Bonjour à tous. Je tiens à vous partager aujourd'hui une de mes réflexions personnelles, car j'aime beaucoup parler, ainsi qu'écrire, mais j'aime encore plus partager mes petites réflexions sur mes sujets de prédilection. Cette fois-ci, ce sera la linguistique !
Connaissez vous Jakobson ? Si oui, je suis navré mais je ne peux pas vous mettre de timecode pour des raisons évidentes. Référez vous cependant à la ligne en gras plus loin. Sinon, aucune panique, j'introduis succinctement ses travaux qui m'intéressent pour entrer plus tard dans le vif du sujet.
Selon lui toute parole peut être rangée dans 6 catégories, selon si elle a une fonction référentielle (le contexte, quelque chose d'extérieur au dialogue), expressive (les sentiments du locuteur), lyrique (la poésie tmtc), conative (référence à l'interlocuteur), métalinguistique (utiliser la langue pour définir la langue) ou encore phatique. La fonction phatique est de loin celle qui m'intéresse le plus, car elle est de celles dont on ne pense pas souvent avant de l'entendre, puis une fois qu'on en prend connaissance elle nous apparaît comme une évidence. Une communication est un canal entre un émetteur et un récepteur, la fonction phatique est celle qui influe sur le canal directement, ou bien pour l'ouvrir ou bien pour le garder ouvert, vérifier qu'il l'est toujours. « Allo ? », « hein ? » ou quelques petites phrases qu'on glisse dans un discours pour s'assurer de la bonne réception d'un message sont tant d'exemples d'une fonction phatique de la langue. On pourrait presque y mettre les claquements de doigts d'un instituteur agacé par la distraction de ses élèves, puisque c'est déjà du langage non verbal.
Mais où est-ce que je souhaite en venir ?
Je vois se développer depuis plusieurs années chez les personnes de ma génération ou plus jeunes plusieurs éléments que je range dans une fonction que je nomme sobrement « antiphatique » : une forme de fonction phatique à l'envers. Je ne la considère pas comme une nouvelle fonction de la langue, mais comme un nouvel usage de la même fonction phatique pour un nouveau but, adapté à un nouveau problème.
Les services de discussion en ligne (messagerie Instagram, WhatsApp, Snap, Discord etc) ont modifié et remodelé notre façon de tenir des conversations. D'un côté elles nous privent d'une part de language non verbal (intonation de la voix, posture, regard...) que les messages vocaux, les photos avec du texte type Snap, les GIFs ou les émojis sont tant de façons de retrouver. Et d'un autre côté les conversations peuvent durer plus longtemps et de façon plus discontinues, voire ne jamais s'arrêter. La fonction phatique que l'on connaît s'adapte à ces nouvelles contraintes (comment aborder quelqu'un sur internet ? demander à s'abonner à lui ? liker ses posts dans un premier temps ? ou bien ses stories ?) mais la fonction phatique s'adapte en plus de tout ça à un nouveau problème qui n'existait pas avant : comment fermer un canal de communication ?
Une conversation qui de vive voix ne durerait quelques minutes seulement peut s'étendre par messages sur plusieurs jours, avec un rythme très variable. Il est plutôt clair pour la plupart des gens quand une conversation de vive voix est terminée, mais quid d'une conversation par messages ?
J'ai donc le sentiment de voir émerger une nouvelle façon de fermer, et dans un sens plus général de manipuler les canaux de communications sur internet, avec cette volonté d'éviter de mettre des « vu », de liker le dernier message sans y répondre, de ne pas l'ouvrir, partir de la conversation pour les messageries qui l'indiquent (statut en ligne, bitmoji sur la conversation), etc.
Qu'en pensez vous ? En partageant cette pensée, une amie qui se reconnaîtra peut-être m'avait montré la symétrie avec les conversations épistolaires et leurs conventions de tah l'époque. De ce qu'elle m'a raconté, il était coutume lorsque l'un des deux interlocuteurs ne voulait plus avoir affaire avec l'autre, de lui renvoyer l'intégralité de ses lettres que l'on avait jusqu'alors gardées. On peut y voir l'ancêtre du bouton « bloquer », dont le pouvoir reposait plutôt bien sûr sur le symbole que sur une vraie restriction.